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À rayons ouverts, no 62 (hiver 2005)

Table des matières

« Montréal, capitale mondiale du livre 2005 » :
Un an de fête autour du livre

par Carole Payen
conseillère de la présidente-directrice générale de la BNQ

ARO – Madame Gonthier, vous êtes, depuis le 1er octobre 2004, directrice générale de la corporation à but non lucratif chargée de coordonner l'événement «  Montréal, capitale mondiale du livre 2005 ». Comment est née l'idée d'organiser un tel événement?

S.G. Le titre de « capitale mondiale du livre » est décerné chaque année à une grande ville du monde par l'Unesco depuis 2001. La première ville choisie a été Madrid, suivie d'Alexandrie en Égypte, de New Delhi en Inde et d'Anvers en Belgique, qui a été la capitale mondiale du livre 2004. À travers cet événement, le projet de l'Unesco était de donner une suite à la Journée mondiale du livre et du droit d'auteur qui se déroule chaque année depuis dix ans, le 23 avril. En effet, après cette fête d'une journée, le monde du livre retournait à sa routine et il ne se passait plus grand-chose jusqu'à l'année suivante. En désignant chaque année une nouvelle «capitale mondiale du livre», l'Unesco assure donc une continuité de la promotion du livre à travers le monde.

ARO – Quel a été le cheminement de la candidature de Montréal?

S.G. Depuis les tout débuts, l'Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) s'implique activement dans l'organisation de la Journée du livre et du droit d'auteur. C'est à ce titre qu'elle a piloté le dossier de candidature de Montréal, en collaboration, bien sûr, avec plusieurs partenaires. À l'été 2003, nous avons reçu un appel de candidatures provenant de l'Union internationale des éditeurs de livres. Je dois dire qu'à l'époque, en montant le dossier, surtout en raison des délais très courts, nous pensions surtout faire un essai pour 2005 et présenter un dossier encore plus solide pour 2006. En février, nous avons été très surpris, heureux et fiers d'être choisis ! Pour monter le dossier, l'ANEL a communiqué avec l'ensemble des milieux liés au secteur du livre, notamment la Bibliothèque nationale du Québec, qui était d'autant plus concernée que son nouvel édifice de diffusion devait précisément être inauguré au printemps 2005. Nous avons aussi, bien sûr, travaillé avec la Ville de Montréal. Le projet que nous avons présenté faisait une description de la ville à travers ses instances culturelles, littéraires ; nous avons également montré le visage multiculturel de Montréal, ce qui a beaucoup plu au jury. Le fait qu'il s'agisse d'une capitale francophone a été un facteur important car, jusqu'à présent, aucune ville choisie n'était francophone ; et, dernier point positif, Montréal était située sur le continent américain, ce qui était une première par rapport aux choix précédents. Nous avions aussi joint à notre dossier une esquisse de programmation. Le jury s'est réuni et Montréal l'a emporté devant les deux autres candidats, Barcelone et Turin.

ARO – Une fois cette désignation acquise, quelles démarches avez-vous entreprises?

S.G. Notre priorité a été d'informer tous les partenaires concernés et de mettre en place les structures nécessaires pour que tout le monde travaille ensemble. Nous avons donc créé une corporation à but non lucratif, avec un conseil d'administration, un comité de gestion chargé de la dimension opérationnelle des événements et, ce qui fait la particularité de notre organisation, une assemblée d'orientation. Cette assemblée regroupe tous les acteurs des milieux du livre, au moins une trentaine d'institutions, ainsi que nos partenaires financiers. Tout le monde participe donc à la réflexion sur les grandes orientations, sur les objectifs à atteindre. La mise en place de cette structure nous a pris quelques semaines, mais dès le mois de mai, nous étions en mesure de commencer concrètement à travailler : nous avons alors rédigé un énoncé de mission et défini des objectifs précis. Par la suite, nous nous sommes dotés d'une image, avec un logo, nous avons développé notre programmation et amorcé la recherche de financement.

ARO – Avez-vous trouvé des sources d'inspiration dans les expériences des précédentes « capitales mondiales du livre»?

S.G. Certainement, et mieux encore, nous avons eu la chance d'effectuer une mission à Anvers, qui s'est révélée très utile. Nous nous sommes aperçus que nos amis belges avaient dû affronter les mêmes difficultés que nous, et qu'ils avaient trouvé des solutions en avançant par étapes. Cette mission nous a aussi rassurés car nous avons pu constater que nous étions engagés sur la bonne voie et que les décisions que nous avions prises jusqu'à présent étaient justifiées. Nous avons noué avec l'équipe d'Anvers des relations solides qui se sont encore approfondies avec leur participation au Salon du livre de Montréal, en novembre dernier. Ces liens sont très précieux et lors du passage à Montréal de madame Milagros del Corral, sous-directrice générale adjointe pour la Culture de l'Unesco, nous lui avons proposé que cette institution favorise le réseautage entre les villes désignées « capitales mondiales du livre », les anciennes comme les futures candidates, afin qu'elles puissent mieux travailler ensemble.

ARO – Quelles leçons essentielles avez-vous tirées de cette visite à Anvers?

S.G. Nous avons surtout pris conscience des grands défis liés à l'événement. Le plus important d'entre eux est la durée. Il faut maintenir l'intérêt du public pendant une année entière, ne pas laisser retomber le momentum pendant 365 jours. À Montréal, nous avons l'avantage d'avoir déjà un calendrier culturel et littéraire assez bien garni; les événements se succèdent tout au long de l'année : Festival Métropolis bleu au printemps, Marché de la poésie au mois de mai, Festival littéraire de l'UNEQ qui se tiendra désormais en septembre, Salon du livre en novembre. Ces grands moments existent et nous allons pouvoir nous y accrocher. L'autre grand défi de l'opération « Montréal, capitale mondiale du livre » est évidemment le financement. Il faut tout d'abord que chacun définisse sa contribution et il faut ensuite aller chercher des commanditaires. Sur ce point également, les choses ont bien évolué et nous avons eu la chance d'obtenir une commandite de Quebecor, ce qui représente un moteur extraordinaire pour un événement semblable.

ARO – Quels grands objectifs vous êtes-vous fixés?

S.G. Notre principal objectif est sans aucun doute de faire lire davantage, d'aller chercher de nouveaux lecteurs. Pour cela, Quebecor va nous aider considérablement en nous permettant de toucher un public auquel on ne pense pas nécessairement quand on parle du milieu du livre, avec un bassin potentiel d'auditeurs qui dépasse le million. Notre deuxième objectif est de valoriser le volet éducatif de la lecture. D'ailleurs, le ministère de l'Éducation s'est montré très intéressé par le projet et compte s'impliquer dans des actions d'envergure en milieu scolaire. Enfin, nous souhaitons également mettre l'accent sur la dimension socio-économique du livre. Le livre, c'est une industrie qui fait vivre des créateurs, des éditeurs, des commerçants. C'est aussi un réseau de bibliothèques. L'industrie québécoise du livre est dynamique, même si elle vit des hauts et des bas. Cette année mondiale peut l'aider à aller de l'avant, à trouver un nouveau souffle, notamment pour faire connaître notre littérature à l'étranger.

ARO – Selon quels critères la corporation a-t-elle sélectionné les projets retenus parmi les nombreuses propositions qui lui ont été faites?

S.G. Nous avons reçu plus de 60 projets et nous avons choisi de retenir ceux qui sortent vraiment de l'ordinaire. « Montréal, capitale mondiale du livre » n'a pas pour vocation de financer des projets qui existent déjà, au contraire, il faut apporter quelque chose de nouveau. Parmi les projets reçus, une quinzaine ont réellement du potentiel. Bien entendu, dans notre évaluation, le côté budgétaire a également joué. Il faut préciser aussi que, même après la fin de la période d'appel de projets, toutes les initiatives restent les bienvenues, bien qu'elles ne puissent plus recevoir de financement.

ARO – Cette année particulière s'articule-t-elle autour d'un thème spécifique?

S.G. Nous nous sommes posé la question et, finalement, nous avons décidé qu'il n'y aurait pas de thème précis pour ne pas brouiller les messages. Le thème d'action est «Montréal, capitale mondiale du livre » et il va se décliner à quatre niveaux d'intervention : municipal, provincial, national et international. Par contre, nous allons nous adresser à deux catégories de public, les lecteurs et les non-lecteurs, avec pour objectif d'aller chercher les nonlecteurs et de leur donner le goût de lire.

ARO. Cette volonté implique-t-elle des activités tournées vers l'alphabétisation?

S.G. Oui, nous travaillons à la mise sur pied d'un projet rassembleur dans ce domaine avec le ministère de l'Éducation. Nous voudrions y associer toutes les écoles de l'île de Montréal. Nous collaborons également sur cette question avec la Fondation pour l'alphabétisation et la Fondation des parlementaires québécois-Cultures à partager, avec laquelle nous aimerions développer un projet de solidarité internationale destiné à aider des pays en développement à mieux se structurer autour du livre et de la lecture, au-delà des envois de livres qui sont déjà effectués régulièrement.

ARO. D'une façon plus générale, quelle sera la dimension internationale de l'événement?

S.G. Notre idée est de faire la promotion de nos auteurs à l'étranger. Pour cela, nous allons utiliser les réseaux déjà en place, par exemple Québec-Édition qui participe à de grands événements comme les salons et foires du livre de Paris, Bruxelles ou Guadalajara, et aussi l'Association pour l'exportation du livre canadien, qui remplit le même genre de mission, mais plutôt du côté anglophone. Nous allons également travailler avec le réseau des Délégations générales du Québec partout dans le monde.

ARO. Venons-en au financement de l'opération. Qui sont vos grands partenaires dans ce domaine?

S.G. Le budget de départ nécessaire à notre programmation s'élève à environ cinq millions de dollars, il s'agit d'un minimum auquel s'ajouteront d'autres contributions. Dans ce cadre, la commandite de Quebecor vient combler un pan complet de financement au niveau de la communication. Avec une émission littéraire hebdomadaire sur TVA, avec la « Minute du livre » présentée chaque jour à une heure de grande écoute, nous pourrons toucher un public extrêmement large. Une présence médiatique dans tous les journaux du groupe nous assurera, de plus, une visibilité exceptionnelle. Enfin, Quebecor va imprimer tout notre matériel promotionnel et prendre en charge notre site Internet. Il est important de préciser cependant que cette commandite ne nous empêchera aucunement de travailler avec d'autres médias comme Le Devoir ou Radio-Canada.

Au-delà de cette contribution, il nous faudra cependant trouver encore au moins deux millions de dollars auprès des autorités provinciales et fédérales pour planifier, organiser et gérer les différents projets. La Ville de Montréal est, elle aussi, très impliquée à nos côtés, mais plutôt par le biais d'une commandite de biens et services. D'une part, elle prend en charge son propre plan d'activités, d'autre part, elle nous offre une aide logistique et met à notre disposition un personnel très compétent, ce qui est évidemment extrêmement précieux.

Nous discutons aussi avec des partenaires privés pour obtenir des financements complémentaires.

ARO. Pouvez-vous nous dire un mot au sujet des temps forts qui rythmeront votre année de programmation?

S.G. Le lancement de l'événement, le 23 avril 2005, tombe un samedi et nous allons donc commencer par organiser une grande fête populaire autour du livre, qui durera deux jours. Nous travaillons pour cela avec la Bibliothèque nationale, et la plupart des activités prévues se déploieront dans la périphérie de la Grande Bibliothèque. Ensuite, au mois de mai, aura lieu une importante conférence internationale sur le thème de la démocratisation de la culture, en présence des ministres de la Culture français et québécois. Nous voudrions aussi organiser durant l'été un événement fort, symbolique, qui marque tous les citoyens de Montréal. Ensuite se tiendra le Salon du livre, et l'opération s'achèvera avec le Symposium international sur le droit d'auteur qui sera réuni au printemps par l'Union internationale des éditeurs de livres, du 19 au 22 avril 2006. Nous souhaitons de plus mettre sur pied des initiatives qui se dérouleront tout au long de l'année, comme un circuit littéraire sur l'île de Montréal et une opération « passelivre » à l'image de celle qui existe en France, qui consiste à ce que chacun laisse des livres un peu partout dans la ville, avec des dédicaces, pour que les livres circulent ainsi librement de l'un à l'autre. Un site Internet permettrait même de suivre le parcours du livre qu'on a ainsi lancé dans la nature. Par ailleurs, toutes les informations relatives à nos activités seront disponibles sur le site Internet créé pour l'occasion par Quebecor, et qui sera le lieu d'échange par excellence pour tout ce qui concerne « Montréal, capitale mondiale du livre 2005 ».

ARO. Quelles retombées à long terme attendez-vous de cette année d'activités?

S.G. Il y a là un autre défi de taille : nous ne voulons pas que l'événement soit un feu d'artifice et que dès le 24 avril 2006, chacun retourne à son train-train quotidien. Cette année doit nous permettre de marquer de nouveaux développements importants dans le milieu du livre. La Ville de Montréal, par exemple, y voit « l'an 1 de mise à niveau» de son réseau de bibliothèques. Nous voulons aussi que certains projets s'inscrivent dans la durée, comme l'émission littéraire de TVA. Nous espérons que l'ensemble de nos activités contribuera également à alimenter la réflexion et à favoriser les actions concrètes de la part de nos dirigeants, pour donner un contenu à l'ambition « Montréal, ville du savoir » ou commencer à apporter des solutions aux problèmes de nos bibliothèques, particulièrement nos bibliothèques scolaires. Les échos que j'ai recueillis jusqu'à présent dans les différents milieux concernés me donnent des raisons d'espérer que «Montréal, capitale mondiale du livre » portera effectivement ses fruits sur la durée.

 

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